
Au cœur de la vallée de la Bekaa : comment le cannabis soutient des familles face à l’effondrement économique
Dans la vallée de la Bekaa au Liban, le cannabis devient l’ancre économique et sociale d’une population confrontée à l’effondrement du pays.
Key Points
- 1La vallée de la Bekaa est un centre historique de production de cannabis au Liban, avec un rôle économique majeur depuis le début du XXe siècle.
- 2L’effondrement économique libanais depuis 2019 a renforcé le recours au cannabis comme culture de survie pour des milliers de familles agricoles.
- 3Malgré une légalisation du cannabis médical en 2020, l’absence de mise en œuvre effective crée un vide réglementaire qui fragilise les cultivateurs.
- 4La chute des prix du cannabis montre une réalité paradoxale où la culture reste la meilleure option économique malgré la perte de valeur.
- 5Ce phénomène s’inscrit dans un modèle global d’économies paysannes autonomes en contexte de crise, observé aussi en Afghanistan et au Myanmar.
Dans la vallée de la Bekaa, à l’est du Liban, le paysage agricole se teinte d’un vert particulier, celui du cannabis. Face à l’effondrement économique brutal qui a frappé le pays depuis 2019, cette culture, longtemps marginalisée, est devenue la bouée de sauvetage de milliers de familles paysannes. Abu Ali, cultivateur de pommes de terre devenu producteur de cannabis, confie : « C’est moins cher que les autres cultures… et ça permet de vivre dignement. » Cette phrase illustre la réalité d’un pays où les circuits économiques traditionnels se sont effondrés, laissant place à une économie de survie.
La saveur, l’odeur et la résilience de cette plante dans la vallée s’inscrivent dans une histoire longue et complexe. Sous le mandat français, le Liban est devenu un producteur mondialement reconnu de hashish, notamment avec la fameuse « Lebanese Red ». La guerre civile a ensuite transformé cette région en un vaste champ de cannabis, où la réglementation étatique a disparu, laissant la place à une économie informelle et communautaire. Aujourd’hui, cette culture illégale — ou en voie de légalisation inaboutie — incarne une forme d’adaptation sociale et économique, un « refuge » pour des populations fragilisées.
Le contraste est saisissant entre la valeur économique effondrée du cannabis et son rôle vital pour les cultivateurs. Mohamed, exploitant agricole, explique : « Avant, un kilo se vendait entre 1 000 et 1 200 dollars. Maintenant, c’est autour de 100 à 150 dollars. » Malgré ce plongeon, le cannabis reste une option économiquement viable, quand les autres cultures sont devenues trop coûteuses. Cette double réalité traduit une ironie amère : en soutenant la survie des familles, le marché cannabique s’effondre financièrement, poussant certains à se tourner vers des substances plus lucratives mais plus dangereuses, comme la fabrication de Captagon.
L’absence d’une politique claire et effective complique encore la situation. Si le Liban est devenu le premier pays arabe à légaliser le cannabis médical en 2020, la lenteur et les incohérences administratives ont fait capoter la mise en œuvre, jusqu’à la destruction de récoltes cultivées sans licences inexistantes. Ce paradoxe bureaucratique reflète les défis d’un État en crise, partagé entre volonté de régulation et réalités économiques et sociales sur le terrain. La récente escalade du conflit israélo-Hezbollah a encore fragilisé la région, vidant les villages et suspendant les cycles agricoles.
Chez OG Lab, ferme artisanale à Koh Samui, nous observons que ce modèle de survie par la culture illégale n’est pas unique au Liban. Comme au Myanmar ou en Afghanistan, le cannabis s’impose là où l’État s’efface, devenant un écosystème social et économique autonome. Ces « économies de la ruine » révèlent une résilience paysanne qui interroge notre regard sur la légalité, la marginalité et la dignité du travail agricole.
L’expérience de la vallée de la Bekaa enseigne que le cannabis, au-delà de ses polémiques, est aussi un marqueur fort des transformations sociales dans des contextes de crise. Il invite à comprendre ces territoires non pas seulement à travers le prisme de la légalité, mais comme des espaces vivants où se jouent la survie, l’identité et la résilience humaine.


